Dissipation d’Angoisse

Je connaissais la photo depuis un certain temps déjà. Issue d’une série célèbre alors aperçue dans quelques revues spécialisées et finalement visitée un jour dans son format d’origine (100cm/100cm), au coeur d’une galerie parisienne. Le trouble posé par le sujet dont l’évocation par l’écrit s’imposait alors comme un principe anti-photographique, invitait au sourire. Il fallait lire à cette « Angoisse » rendue à la nomination géographique de son appartenance locale, le sous–texte entendu par mon inconscience, qui en guidait alors la définition soustraite au jeu de ma propre angoisse. Mon inquiétude s’invitait par juxtaposition à ce cliché photographique. Symétrie des déformations sémantiques et des anamorphoses sémiologiques guidée par la conscience affective.

Cette série d’ « Angoisse » a hanté un moment, à la manière des possibles, nombre de petits travaux dont une carte de vœux en 2006 qui posait l’espérance de circonstance, à l’entrée de la commune « Espère » dans le Lot. Un impératif votif lancé à mon épistole.

En posant les bases de ce projet « Œuvre » dans le sillage des œuvres laissées en suspens par Edouard Levé, je choisissais d’honorer à mon tour ce village du Périgord vert, en y initiant mon principe de roman-photo dont le texte serait constitué uniquement de cent plaques posées au seuil des communes de France et dont un grand nombre sont aussi des noms communs.

« Angoisse » comme le premier mot à ce récit, et dont Edouard Levé aurait pu parfaitement imaginer le concept de roman-photo parmi les 500 œuvres imaginées et non réalisées que l’artiste a recensé dans son ouvrage.

Comme au jeu, il fallait aussi me résoudre par filiation au principe de reconstitution dont l’œuvre photographique de Levé regorge. Reproduire comme un principe de transmission, le cadre originellement choisi par l’artiste, afin de poursuivre l’œuvre dans sa dépersonnalisation, telle qu’entendue à travers tout le projet artistique de Levé. Formalisme rigoureux: cadre donc, ouverture focale, balance des blancs, toute la panoplie technique du photographe en proie à ses garde-fous. Le principe de stéréotype voyageant au cœur du travail de Levé, cette absence du photographe à son point de vue, à l’intimidation de sa subjectivité, se mesurerait donc en chiffres et coefficients, et via un bon trépied.

Premier constat, Levé devait travailler au 6/6 sur de courtes focales avec de belles profondeurs de champ et au grand angle ; certainement pas avec un boîtier numérique tel que j’en suis équipé en ce mois de janvier 2012, soit dix ans et cinq mois jour pour jour après sa séance au cœur du village en août 2001.

A mon arrivée sur la D704 je sais que je ne retrouverai pas la plaque originale dont le motif constitue la photo la plus célèbre de la série, un cliché qui se vendait 8600 euros au salon Paris-Photo en novembre dernier. La fonction street view sur Google Maps m’aura permit la veille de mesurer l’impossible entreprise de reproduction en matière de photographie. En plus de dix ans, outre l’évolution matérielle des techniques, les signalétiques, les réseaux électriques, l’éclairage public, changent. Quand ce ne sont pas les bâtiments eux même qui au pire se seront transformés, au mieux auront été supprimés.

J’assiste alors face à cette plaque de « Angoisse » absente, à la disparition d’angoisse telle que créée par la photo d’Edouard Levé. Les frontières ont donc changé (telle la première œuvre inscrite sur l’ouvrage homonymique pour ce « pays qui est dessiné de mémoire »). Ma parcelle héroïque d’Angoisse avalée tout entière par l’appellation d’un nouveau lieu-dit. Je prends alors la photo de cette disparition dont le sujet est l’apparition de la mémoire surgie du sujet disparu. Le cadre aussi est non reproductible car la technicité est modifiée elle aussi.

Au cœur du bourg, je ne peux que vérifier l’effacement progressif d’Angoisse. Fermeture du seul commerce, une épicerie mangée par les mousses et les nombreux volets clos confirment de l’exode urbain.

Et puis ce brouillard laiteux tout au long du jour, confondu dans la bruine de janvier qui approuve le sujet de mon entreprise, son effacement. D’ailleurs il n’existe plus de cadre rouge habituel bordant les panneaux nominatifs du village. Effacés, aussi.

Et bientôt, Angoisse de la page redevenue blanche ?

Publicités

A propos renaudcojo

autobiographe pointilliste
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s